Un « geyser » au cœur de la Soummam
Par ses berges, ses méandres, ses falaises, la verdure des zones qui lui sont attenantes, ses eaux qui gonflent en hiver, générant d’importantes crues, et qui, en basse saison, coulent en filets limpides, la Soummam offre des sites d’une beauté enchanteresse.
Cette splendeur s’accroît par la présence de villages et bourgades surplombant ses différents affluents : de Takarbouzt à Tibouamouchine, en passant par Ighil Ali et Tamokra, ces villages sont suspendus à leurs pitons, tiennent à leurs lopins de terre et se ressourcent sans fin dans le murmure et le bruissement des eaux de la Soummam, écumeuses en hiver et sages en automne et au printemps. Le lac du nouveau barrage de Tichy Haf ajoute nécessairement son grain de sel à ce panorama, d’autant plus que la station de Hammam Sidi Yahia y est à seulement quelques brassées.
La source thermale de Hammam Sidi Yahia est située presque à la jonction de Bousellam avec la Soummam, en face de la ville d’Akbou. A partir de la RN 26, la vue est fermée par le pain de sucre haut de ses 431 mètres d’altitude. Au-delà de la route et du chemin de fer, un autre rideau rocheux se dresse devant les yeux ; c’est le mont Gueldamane, trônant à plus de 800 mètres d’altitude. Sur ses flancs est accroché le village de Mine, actuellement en ruine. Pour se rendre derrière cette crête en lame, là où se terre la fameuse source, il faut faire un long détour par lequel on enjambe la RN 26 à la sortie d’Akbou pour se rendre sur le cours de Bousellam. La station thermale est située face à l’un des méandres les plus aigus de l’oued, au pied des monts Azrou n’Sidi Yahia et Azerou n’Ath Saïd. Le relief tourmenté à ce niveau de la confluence des cours d’eau donne aux rivages et aux berges un aspect fortement encaissé. Dans les recoins ombragés, des bus, fourgons et autres transports clandestins sont stationnés. Ils ont déversé leur clientèle de bon matin. Les visiteurs viennent de partout, même si l’infrastructure demeure rudimentaire, à commencer par le site abritant le bassin. L’eau dont la chaleur paraît insupportable au premier contact sort d’une source souterraine qui a été aménagée depuis longtemps en bassin. C’est sur ce dernier qu’une chambre (salle de bain) a été érigée sous forme de guérite. A tour de rôle se succèdent femmes et hommes pour prendre un bain chaud et faire des prières pour le bonheur des proches. L’endroit est visiblement étroit. Dix personnes tiennent difficilement dans la bicoque, et c’est pourquoi le temps imparti à chaque équipe qui entre pour se baigner est souvent limité. De vieilles femmes venues de la wilaya de Tizi Ouzou plongent leurs pieds dans le sable caillouteux de Bousellam juste après le bain. Elles attendent le retour du chauffeur de bus parti faire des emplettes à Akbou. Un groupe de jeunes s’isole avec une guitare sur les hauteurs de la source d’où prend naissance le ruisseau Ighzer Tachachit.
Le seul regret est que cette manne jaillissant des entrailles de la terre et à laquelle les populations accordent un pouvoir curatif extraordinaire pour plusieurs maladies dermiques, cardiovasculaires etc. n’ait pas l’infrastructure suffisante ni les équipements appropriés qui feraient d’elle plus qu’un foyer curatif, un site touristique confirmé, à plus forte raison lorsqu’on sait qu’à quelques hectomètres d’ici, un beau lac – le barrage de Tichy Haf – fait miroiter le bleu azuré du ciel, le vert olive des bosquets et les ocres falaises de l’oued.
Engouement pour Hammam El Bibane
Abandonnée pendant presque une décennie, la station thermale appelée Hammam El Bibane, dans la wilaya de Bordj Bou Arréridj, semble en finir avec ce destin maudit qui faisait de ce lieu un coupe-gorge pendant les années 1990. Cette prestigieuse source, d’où jaillit une eau chaude aux vertus thérapeutiques avérées, est connue depuis la haute Antiquité. Les soldats des légions et régiments romains s’y sont délassés, les armées numides y ont revigoré leur forces physiques et morales et les soldats français du début de la conquête évitaient de passer par ces falaises des Portes de Fer pour échapper aux rebelles partisans d’El Mokrani. On raconte aussi que même les émissaires turcs qui se déplaçaient de la capitale de la Régence, Alger, sur le Constantinois, avaient la hantise de ces lieux, car des milices autochtones y faisaient le guet et se transformaient en percepteurs d’impôts.Les eaux chaudes et sulfureuses de la station des Bibans sortent des entrailles des couches géologiques du trias et du jurassique des pics rocailleux des Bibans. La source elle-même est située à 500 m d’altitude sur un versant de oued Tazdart, douar d’El Mehir. A ce point précis, les hautes falaises de oued Azerou, qui deviendra plus en aval oued Amarigh, se resserrent étrangement au point de ne laisser à la RN5 et au chemin de fer Alger-Constantine qui la longe que la portion congrue. Le ciel se dessine nettement en toit circonscrit dans ce que les anciens Romains appelaient Mont Ferratus (montagne de fer), d’où le nom de Portes de Fer que prend cette brèche, véritable curiosité géomorphologique qui constitue, à elle seule, un site touristique au carrefour des wilayas de Bordj Bou Arréridj, Béjaïa et Bouira.
Malgré la modestie de l’infrastructure composée de simples chambres à bassins rudimentaires, cette station était, avant 1990, le point de rencontre de milliers de patients qui venaient chercher une cure à un mal cutané, musculaire ou d’articulations. D’autres s’y rendaient en touristes. En effet, le cadre verdoyant de la forêt des Bibans, les cimes acérées des monts Azerou et Djidjaïa, le sable fin et les lauriers de la rivière Chebba, tout ce décor invitait les moins sensibles des visiteurs à en admirer la beauté et en respirer l’air pur.
Malheureusement, la tragédie qui frappera l’Algérie dans la dernière décennie du siècle dernier a aussi chamboulé la situation à Hammam El Bibane et a changé complètement la donne. Des dizaines de faux barrages ont été dressés à ce point précis de la RN5 au point d’emporter des dizaines de vies humaines. Sur les lieux, le silence a régné pendant presque huit ans. Les bassins thermaux ont subi l’affront du temps. Des pierres, des détritus et des excréments jonchaient les salles et les vasques. Des émanations putrides étouffaient l’atmosphère. Un vieux du village maraboutique de Sidi Braham, distant d’à peine 8 kilomètres, nous avoue ne s’y être rendu qu’une fois pendant toute cette période. «En constatant l’état des lieux, j’ai eu les larmes aux yeux. Nous avons toujours considéré cette source comme étant quelque chose de sacré. Et ne voilà-t-il pas que des jeunes débiles, sortis d’on ne sait où, souillent les lieux et violent nos valeurs». De nombreuses pathologies, nous apprend-il, sont traitées par ces eaux : herpès, mycoses, rhumatismes, lombalgies, certaines arthroses, affections uro-génitales etc.
Ce que les populations considèrent comme des cures miraculeuses sont expliquées scientifiquement. C’est dans le souci de réhabiliter la station thermale sous le double objectif thérapeutique et touristique que des réaménagements y ont été effectués après l’amélioration de la situation sécuritaire. Aujourd’hui, la station est dotée de 21 chambres de séjour dont 5 à équipement luxueux (climatisation, réfrigérateur, télévision…), deux salles de relaxation, 3 piscines pour adultes, une piscine pour enfants et un café-restaurant. Des centaines de visiteurs y affluent pendant tous les jours de la semaine et particulièrement le week-end où des dizaines de véhicules et de mini-bus stationnent le long de la RN5. Dans ce décor féerique qui associe la montagne, la forêt de pin d’Alep et les vallées profondes, des jeunes couples, des vieux goutteux et des âmes à la recherche de la quiétude tant malmenée dans nos villes se baladent sur l’accotement de la route nationale, s’assoient en tailleur sous un gros pin pour pique-niquer en famille et se retrouvent tous dans les bassins vaporeux où l’odeur du soufre se joint au glouglou du liquide miraculeux.
Hammam Ksenna ou le défi d’une renaissance
Les habitants de Hammam Ksenna et des régions avoisinantes arrivent à peine à croire que ce qui avait fini par prendre l’aspect d’un projet mythique voie enfin ses premières réalisations concrétisées sur le terrain. Ce projet dont on parle – dans les bureaux de l’administration et des collectivités locales comme dans le plus ténébreux foyer – depuis au moins une douzaine d’années va changer radicalement le paysage économique local et même le décor quotidien de ces espaces. Les travaux, entamés en 2004 et interrompus pendant quelque temps pour des raisons obscures, visent la réhabilitation de l’ancienne station thermale sise dans la commune d’El Hachimia et qui a nourri les espoirs des populations locales en tant que lieu d’investissement créateur de plusieurs activités génératrices d’emplois directs et indirects. Ce rêve a aussi habité depuis longtemps tous ceux qui, à un moment ou un autre de leur vie, ont eu à mettre à l’épreuve les vertus thérapeutiques des eaux sulfureuses d’El Hammam. Les premiers bassins thermaux issus du projet de réhabilitation de l’antique source de Hammam Ksenna seront ouverts au public dans les tout prochains jours, apprend-on d’une source locale. Depuis que les chantiers ont été installés il y a maintenant plus de trois ans, l’activité thermale a été de facto arrêtée. Cependant, face aux chantiers, de rudimentaires bassins ont été érigés provisoirement pour ceux qui ne sont pas trop «regardants» sur la qualité du service. A coup sûr, l’inauguration des premières vasques abritées dans des chambres en dur nous donne un avant-goût de ce que sera le complexe à sa phase d’achèvement, soit une structure touristique et médicale de premier plan à l’échelle régionale.Même avec les infrastructures délabrées des années 1990, les gens venaient de toutes les wilayas du Centre pour prendre les bains de soufre de cette source afin de se débarrasser d’une tenace maladie dermique ou d’une autre pathologie pour laquelle sont recommandées les eaux soufrées.
C’est le cas de ce père de famille qui nous avoue que «la tenace gale qui a touché deux de mes enfants il y a quatre ans de cela, n’a pu être éradiquée de son foyer qu’après que ses deux enfants eurent subi les bains de Hammam Ksenna et que le linge de toute la maisonnée fut lavé avec de l’eau rapportée de cette source».
D’autres témoignages relatent la guérison d’autres pathologies dermiques ou rhumatismales par les eaux du hammam. Le destin de la station du Ksenna est celui de toute cette région boisée située au cœur des Bibans où, à la vie austère et pauvre de ses populations rurales, est venue se joindre la terreur de la décennie rouge qui avait annihilé tous les espoirs d’une reprise économique ou sociale.
Située à 17 km du chef-lieu de la commune d’El Hachimia, la station de Hammam Ksenna prend naissance sur la façade du mont Guebr El Djahel, à environ 650 m d’altitude. Captée à cet endroit du temps de la colonisation, l’eau chaude chemine à travers un tunnel arqué et se dépose dans un premier bassin situé devant la bouche du tunnel ; à partir de là, des conduites en PVC acheminent l’eau jusqu’au plateau des berges de l’oued El Hammam où elle se déversait dans des bassins de réception. Jusqu’à un passé récent, ces bassins étaient abrités dans des constructions rudimentaires qui ne présentaient aucune commodité. Les dégradations qu’elles ont subies suite au départ de la population en 1995 pour des raisons de sécurité les ont rendues complètement inopérantes.
Pourtant, avant l’avènement du terrorisme, et malgré l’inexistence de services et d’infrastructures (restaurant, hôtel, transport, magasins…) dont avaient besoin les visiteurs, ces derniers affluaient de toutes les wilayas du centre du pays (Tizi Ouzou, M’sila, Médéa, Boumerdès), et les berges sableuses du cours d’El Hammam faisait fonction de parking étroit mais gratuit.
Les raisons du déplacement des visiteurs ne manquaient pas : au milieu d’une vaste pinède sans fin, se mêlent les paysages féeriques des falaises rocheuses et les eaux silencieuses du grand cours d’eau qui est la confluence de oued El Hammam et oued Ghomara. La fragrance de la résine de pin se mêle magiquement à l’odeur de soufre que dégagent les eaux vaporeuses des thermes. Et ultime geste en apothéose, les eaux chaudes vous transmettent vigueur et surcroît de santé.
Le projet de réhabilitation de la station thermale de Hammam Ksenna est confié à la SARL Faraksen, représentée par des promoteurs au nombre de trois : un géologue, un architecte et un médecin. Dans le document du projet élaboré par cette équipe dès les premiers diagnostics, il est signalé qu’ «avec son importante émergence hydrothermale aux vertus thérapeutiques prouvées, la région offre l’une des premières opportunités touristiques de la wilaya de Bouira, car réunissant des atouts nombreux et différents (…) Richesse naturelle d’intérêt évident, la source thermale de Hammam Ksenna constitue, de par sa localisation et ses particularités de débit, température et composition, un patrimoine à même de favoriser l’émergence d’un pôle d’activité multidisciplinaire à impact certain sur les plans de l’intérêt général et du développement local».
L’exploitation optimale de la source et de son environnement sylvestre se fera, affirment les promoteurs, «en accord avec les objectifs cités et la tradition populaire. Le projet s’inscrit dans le strict respect des principes directeurs fixés à partir des particularités inhérentes au thermalisme défini comme la première forme de villégiature familiale dans la société rurale».
Les missions dévolues au projet sont sériées en trois objectifs : une mission médicale avec le matériel et l’équipement adaptés aux traitement d’un certain type d’affections telles que certaines dermatoses, rhumatismes, asthme, neuropathies, myopathies, séquelles de brûlures, varices, certaines affections psychiatriques, etc. Une mission touristique supposant offre de conditions de repos et de détente (saunas individuels et collectifs, salle de gymnastique, espace de relaxation, circuits pour randonnées, piscine et aires de jeux), et enfin une mission culturelle qui sera assurée par une structure polyvalente destinée aux activités culturelles nécessaires à l’agrément des pensionnaires du complexe et aux rencontres, séminaires et journées d’étude à caractère scientifique. Le montant du projet est estimé à 320 millions de dinars, coût comprenant les études, les frais d’acquisition du terrain, la réalisation des infrastructures et les différents équipements (mobilier hôtellerie et équipement médical). Il prévoit une capacité d’accueil de 1 200 personnes par jour, des soins médicaux pour 120 personnes par jour, la restauration pour 600 couverts/jour et des fast-foods assurant un service pour 1 000 personnes/jour. Les capacités d’hébergement prévues sont de 860 lits par jour (bloc médical 60 ; hammam 120 ; hôtel 80 et bungalows (600).
En tout cas, pour la population de Hammam Ksenna, ce projet de réhabilitation de la station thermale constituera, à n’en pas douter, une révolution dans leur paysage socioéconomique et culturel. Les habitants sont, pour la plupart d’entre eux, toujours exilés dans les centres urbains parfois très éloignés depuis le grand exode de 1995 où toute la population a abandonné la bourgade. Après le retour de la sécurité, moins de vingt familles ont rejoint leurs foyers. Les réticences des autres sont dues aux conditions de vie dans ce hameau perdu, proche et lointain à la fois, où il manque du travail, du transport, les services administratifs et sociaux etc. Pour Hadj Abdelkader, ce projet ressemble à un conte de fées : «Je n’arrive pas à croire qu’un tel projet puisse avoir lieu; on nous a tellement nourris de chimères par le passé qu’aujourd’hui nous sommes tout simplement sidérés’’.
Source : www.la-kabylie.com





