Les grandes eaux de Bath
Promenade historico-thermale dans la majestueuse ville anglaise, pionnière du tourisme.
Il était une fois, dans l'ouest de l'Angleterre sauvage du Ve siècle avant Jésus-Christ, un prince celte du nom de Bladud, atteint de la lèpre. Reclus dans son château, en quarantaine, le jeune homme réussit à s'échapper et se cache dans la campagne, où il est employé dans une ferme. Un jour qu'il promène ses cochons, gagnés eux aussi par la maladie, il découvre des sources chaudes, près de la rivière Avon. Miracle... les cochons qui s'y sont plongés ne montrent plus de signe de la lèpre. Il se baigne à son tour et en sort guéri. Plus tard, il deviendra roi et aura un fils, Lear, le « King » immortalisé par Shakespeare. D'après cette légende, issue d'une « Histoire des rois d'Angleterre » datant du XIIe siècle, le père du roi Lear a donc découvert les sources de Bath.
Deux millénaires et demi plus tard, nous barbotons dans la même eau chaude - refroidie de 46 à 37° C -, sur le toit du New Royal Bath (Thermae Bath Spa), entourés, non de cochons pantelants, mais de nageurs extatiques, venus profiter des installations et des soins des thermes entièrement rénovés. La piscine la plus haute du complexe est en plein air et permet d'admirer les collines - sept en tout, comme à Rome -, qui ceinturent la ville, les tours de l'abbaye du XVIe siècle et le faîte de quelques bâtisses du XVIIIe. Le regard se noie dans le ciel moutonneux, étrange faux reflet de l'eau turquoise bouillonnante qui fume au contact de l'air froid d'un matin de janvier. Plus tard, nous profitons de la piscine couverte, des quatre bains de vapeur aromatiques high-tech en forme de cylindres de verre, et d'un massage raffiné aux herbes rares - une « aromatherapy cocoon ». Considérée peu ou prou comme une ville musée (classée au patrimoine de l'Unesco), Bath retrouverait-elle la fibre touristique et branchée de son âge d'or ?
Malades et VIP
Pionnière du thermalisme, Bath a connu deux périodes fastes. La première, au début de notre ère, est romaine. L'installation de tribus celtes dans la région est très ancienne - environ 8.000 ans avant Jésus-Christ. Mais les ancêtres des Britanniques ne traînent guère à proximité de ces mystérieuses eaux volcaniques - trois sources au total - qu'ils croient habitées par une déesse tout feu, tout flamme, Sulis, et préfèrent camper sur les collines. Les Romains conquérants, mais frigorifiés, sont trop contents de découvrir ces bains naturels brûlants - les seules sources d'eau chaude d'Angleterre -, une oasis réconfortante sur cette terre hostile. Syncrétisme oblige, la ville qu'ils fondent en 46, bien que dédiée au culte de Minerve, prendra le nom de leur divine hôtesse locale : Aquae Sulis.
Quatre cents ans plus tard, les Romains sont chassés par les Saxons, qui seront eux-mêmes plus tard boutés hors de Bath par les Normands... Seul témoignage aujourd'hui de ces glorieuses années antiques, les bains romains, redécouverts à la fin du XIXe siècle en plein coeur de ville et magnifiquement conservés par leur long enfouissement. Il faut les visiter à la tombée du jour, quand le grand bain des hommes est caressé par la douce lumière des torches et que leurs eaux vertes chatoient sous un ciel marine (le toit originel n'a pas été reconstitué). Cette eau de jouvence, qui jaillit des canalisations de plomb, a mis 2.000 ans, dit-on, pour arriver jusqu'à nous ; elle exhale l'odeur des métaux en fusion dans les entrailles de la terre. La pierre aussi, sous nos pieds, a 2.000 ans ; lisse, elle épouse les pas respectueux des touristes émus - silhouettes crépusculaires qui semblent s'effacer dans la nuit des temps.
Les eaux de Bath ne perdent pas de leur attrait durant la période médiévale, mais les vertus exagérées qu'on leur prête transforment la cité en une ville de cure, voire en un gigantesque hôpital. Les malades se pressent aux portes des bains, il faut édicter des règles de bienséance et d'hygiène, éviter que les gens plongent avec leur chien... A la fin du XVIe siècle, l'une des trois sources, le Cross Bath, va être peu ou prou réservée aux gens de qualité. Les ladies se voient confier, en sus de leur robe de bain, un petit plateau rempli de fleurs parfumées pour masquer l'odeur nauséabonde des eaux. Aujourd'hui, le Cross est loué pour des soirées privées, renouant avec sa vocation VIP...
XVIe, XVIIe siècle... la valeur curative des eaux de Bath est vantée par tous les médecins du royaume. On s'y plonge, on la boit... les visites fréquentes de Queen Ann (1688, 1692, 1702 et 1703) achèvent de lui donner ses lettres de noblesse. La ville devient à la mode. Pendant la saison d'hiver, d'octobre à mars, où l'on frissonne à Londres, on se réchauffe à Bath. Au XVIIIe siècle, la cité devient une station touristique à la mode et connaît son second âge d'or. On y vient pour prendre les eaux, jouer aux cartes, lire, se reposer et surtout se montrer.
Cette métamorphose touristique a quelque chose d'étrangement moderne. Pour drainer les « beautiful people » de l'époque, il lui faut un maître de cérémonie... Un roturier, animateur de génie, va jouer ce rôle : Richard « Beau » Nash (1674-1761). Excentrique, portant « beau » jusqu'au ridicule, charismatique, il va édicter les règles du bon goût et créer sans cesse des événements, faisant de la ville une fête permanente - et plutôt démocratique : tous ceux qui respectent les codes de Bath (pour peu qu'ils aient quelque bien) sont les bienvenus, qu'ils soient de la noblesse, de la gentry ou de simples bourgeois.
Reste à créer un décor à la hauteur. Les « pionniers » du XVIIIe siècle découvrent une petite ville rurale - encore aujourd'hui, le plus court chemin qui va de l'aéroport de Bristol à Bath est une charmante route de campagne - avec une faible capacité d'hébergement. Le bâtisseur, qui va donner à la cité sa majesté de pierre blonde, toujours aussi spectaculaire trois siècles plus tard, est un architecte de génie : John Wood (1704-1754). Inspiré de la tradition italienne et des villas palladiennes, cet artiste un brin mégalomane n'hésite pas à se référer au temple de Salomon pour faire le lien entre une architecture biblique rêvée et la tradition british. Avec son fils qui poursuivra son oeuvre, il transforme la cité en gigantesque théâtre de pierre.
Ovni architectural
Queen Square, the Circus et the Royal Crescent, qui dominent le centre-ville, sont leurs trois chefs-d'oeuvre. Queen Square, avec sa vaste et élégante place rectangulaire paraît presque sobre à côté des deux autres réalisations. The Circus, inspiré du Colisée de Rome, est un cercle parfait de trente maisons, divisé en trois parties égales, entourant une place d'herbe rase. A l'époque, cette dernière fut conçue sans les grands arbres plantés aujourd'hui en son milieu ; il y avait à la place un réservoir d'eau et on pouvait se voir à 360°... En la dotant de 648 colonnes doriques, ioniques et corinthiennes, Wood a joué en apparence la carte du classicisme, mais l'étrangeté de l'ensemble et l'incroyable mélange des symboles qui agrémentent la frise des immeubles (bibliques, druidiques, maçonniques, mathématiques...) en font un ovni architectural.
Même vertige devant les Royal Crescent, croissant de lune couleur de soleil planté au sommet d'un parc vert émeraude. Si parfait dans sa symétrie de façade, alors que, côté pile, chaque maison offre un profil différent, selon la fantaisie du propriétaire... Car Wood père et fils n'ont pas répondu à une commande publique, ils ont vendu ces programmes sur plan à des investisseurs privés, qui, très souvent, ont choisi de louer leur bien à de riches « touristes ».
50 pence le verre
Comment se passait une journée à Bath, à ces heures dorées ? Les bains se prenaient très tôt le matin (entre 6 et 9 heures). Avant le breakfast, on se retrouvait pour boire un verre d'eau chaude des sources - pour 50 pence on peut « déguster » encore aujourd'hui l'eau miraculeuse (au goût de fer) dans le restaurant raffiné installé dans la Pump Room jouxtant les thermes romains. Les ladies et les gentlemen allaient ensuite dans leurs « coffee houses » respectifs jusqu'à la fin de la matinée. Après le lunch, on avait le choix entre une promenade à pied, à cheval ou en bateau sur l'Avon et, bien sûr, une partie de cartes. A moins que l'on préfère se rendre chez son « libraire » (autant boutique que bibliothèque) pour lire les journaux ou des romans en vogue... ou prier à l'abbaye, sous l'impressionnante voûte en éventail voulue par Oliver King deux siècles plus tôt. Evidemment, le soir on se rendait aux bals. L'écrivain Jane Austen qui a vécu à Bath cinq ans (de 1801 et 1805) et en a fait le cadre de deux de ses romans, « Nothanger Abbey » et « Persuasion », décrit avec humour, dans le premier, le bal donné à la Pump Room, où la jeune héroïne et son amie, qui cherchent désespérément à faire des rencontres, sont noyées dans la foule.
Quand au début du XIXe siècle, Jane Austen s'installe à Bath, la ville - qu'elle n'apprécie guère - n'est plus aussi en cour. Bientôt, les retraités, « old ladies » en tête, remplacent les dandys et les élégantes. Bath s'endort... Mais ses sources ne sont pas taries. Pourtant, elle est passée très près de la catastrophe. Bombardée et sérieusement endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale par les nazis, elle a ensuite été reconstruite sans véritables égards pour son passé architectural. Une prise de conscience de la population et des élus dans les années 1970 a permis de corriger le tir in extremis. Malgré quelques verrues, le centre-ville de Bath est aujourd'hui sauvé.
Avec son architecture géorgienne à la régularité intimidante - poussée à l'extrême dans The Parangon et Lansdown Road - que compense la blondeur chaude de sa pierre ; sa population mi-senior, mi-étudiante ; ses musées classiques et ses boutiques ou bars branchés, la ville offre de séduisants contrastes. Balayée de pluie, vidée de ses badauds, elle a la beauté glacée d'une cité fantôme. L'instant d'après, elle s'inonde de soleil, ses murs se teintent d'or, ses rues se remplissent d'une foule jeune et affairée, et elle retrouve sa vie et ses couleurs de fête. Il y a tellement de choses à voir et à visiter à Bath... Et maintenant que les bains royaux ont rouvert, il peut bien pleuvoir toutes les eaux du ciel, les eaux chaudes de la terre sauront nous les faire oublier. Le bleu des piscines effacera le gris du ciel. Mettez-vous dans le bain - « Take a Bath ! ».
PHILIPPE CHEVILLEY
Source : www.lesechos.fr





